{"id":222,"date":"2011-02-10T16:08:16","date_gmt":"2011-02-10T16:08:16","guid":{"rendered":"http:\/\/anomaltribu.com\/etincelles\/?p=222"},"modified":"2013-03-31T19:09:28","modified_gmt":"2013-03-31T19:09:28","slug":"itinerrances-philosophiques","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/anomaltribu.com\/etincelle\/2011\/02\/10\/itinerrances-philosophiques\/","title":{"rendered":"Itinerrances philosophiques"},"content":{"rendered":"<div id=\"admin-post-preview\">\n<fieldset id=\"post-preview\">\n<div>\n<p>par Athane Adrahane (2006)<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi philosopher ? Le sens de l\u2019acte philosophique en question \u00bb<\/p>\n<p>Colloque de philosophie, Universit\u00e9 Catholique de Louvain La Neuve, 11 et 12 mai 2006<\/p>\n<p>Mon engagement philosophique, auquel je pr\u00e9f\u00e8rerai l\u2019appellation de mon devenir philosophe, n\u2019a pas co\u00efncid\u00e9 avec mon inscription \u00e0 la facult\u00e9 de philosophie, ni avec l\u2019obtention d\u2019un dipl\u00f4me universitaire. Il est venu d\u2019ailleurs, de cet acte particuli\u00e8rement rigoureux qu\u2019est la cr\u00e9ation philosophique. Pour qu\u2019il y ait engagement, il faut qu\u2019il y ait alliance, don de soi, de son \u00e9nergie vitale. S\u2019engager est toujours un gage de sang. Pour qu\u2019il y ait alliance, il faut que le mouvement se fasse dans deux sens au moins. Pour qu\u2019une philosophie vous ouvre ses portes, il est n\u00e9cessaire que vous ouvriez les v\u00f4tres. Tel philosophe, tel livre de philosophie, tel concept vous ouvre et vous ensemence de nouvelles perspectives, d\u2019un souffle nouveau, vous-m\u00eame alors, par la singularit\u00e9 de vos exp\u00e9riences, de votre rythme, des langues et peuples qui vous habitent, vous pourvoirez cette philosophie d\u2019une nouvelle lumi\u00e8re, d\u2019un nouveau sens, d\u2019une nouvelle dimension. C\u2019est un pacte, une amiti\u00e9. En fait si le feu d\u2019une cr\u00e9ation philosophique vous a vitalement, r\u00e9ellement touch\u00e9, vous ne pourrez faire autrement que de le faire chanter \u00e0 votre tour.<\/p>\n<p>\u00c0 18 ans, on est une v\u00e9ritable marmite existentielle, bouillonnement incessant fait d\u2019\u00e9tonnements, de r\u00e9voltes, de passions, de blessures, de na\u00efvet\u00e9s, d\u2019espoirs et de d\u00e9sespoirs. Vous \u00eates ce cri dans la nuit qui, visit\u00e9 d\u2019une phrase de Rilke, se voit persuad\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 des anges.Vous \u00eates ce personnage tout droit sorti d\u2019un livre de Sartre, convaincu que l\u2019homme est ce qu\u2019il fait. \u00c9chapp\u00e9s d\u2019un film de David Lynch, vous hantez la for\u00eat \u00e0 la recherche de l\u2019arbre-hibou. Vous \u00eates ce chercheur \u00e0 la lanterne questionnant les passants sur la pr\u00e9tendue mort de Dieu. Peupl\u00e9s de rock<!--more--> and roll, vous refusez encore de dire amen au monde tel qu\u2019on nous le vend depuis qu\u2019on est petit.Vous vous d\u00e9battez encore. Vous r\u00eavez qu\u2019un autre monde puisse \u00eatre possible. Un monde o\u00f9 les enfants auraient quelque chose \u00e0 dire.Vous voulez r\u00e9aliser votre propre film, en \u00e9crire le sc\u00e9nario et non que l\u2019on s\u2019efforce de l\u2019\u00e9crire \u00e0 votre place. Vous voulez devenir cin\u00e9aste, mais cela exige une telle technicit\u00e9. On vous en d\u00e9courage.Vous vous essayez pourtant aux diff\u00e9rents arts qui le composent : photographie, th\u00e9\u00e2tre, \u00e9criture, musique. Des films tels que Twin Peaks (1) ou Les ailes du d\u00e9sir (2) font pour vous figure d\u2019absolu. Vous vous sentez plus proche de Laura Palmer et de l\u2019ange Damiel que de votre voisine ou de votre propre fr\u00e8re. Vous \u00eates ouverts \u00e0 tous les vents du questionnement. Ce qui vous temp\u00eate alors ? La mort, la vie, la guerre, l\u2019avenir, le suicide, la libert\u00e9, la solitude, l\u2019argent, Dieu, l\u2019amour, l\u2019amiti\u00e9, l\u2019\u00e9tranger, ce qu\u2019est le bien et le mal, le juste, le pas juste, le vrai et le faux. Comment penser cela ? Comment apaiser vos cyclones ? Comment donner voix \u00e0 vos tumultes, \u00e0 vos angoisses, \u00e0 vos rages ? Seuls les livres, les musiques et les films semblent vous \u00e9couter et vous r\u00e9pondre. Certes l\u2019\u00e9ducation, afin de stopper votre r\u00e9volte, vous bombarde de r\u00e9ponses et de d\u00e9finitions tellement coup\u00e9es de la vie que cela n\u2019aura pour seul effet que de vous d\u00e9go\u00fbter du savoir et de la connaissance. Bien s\u00fbr, les supermarch\u00e9s de la pens\u00e9e, eux aussi, craquent \u00e0 ras bord de pens\u00e9es toutes faites destin\u00e9es \u00e0 vous endormir afin d\u2019alimenter les valeurs en cours sur le march\u00e9 de la rentabilit\u00e9. On vous gave de clich\u00e9. On vous ferait avaler n\u2019importe quoi, du moment que cela sert les int\u00e9r\u00eats et le porte-monnaie de l\u2019homme civilis\u00e9. \u00c0 cette \u00e9poque, on ne parlait pas encore autant de d\u00e9sastre \u00e9cologique mais c\u2019est bien cela d\u00e9j\u00e0 qui se tramait, la destruction progressive de la biodiversit\u00e9, l\u2019uniformisation des corps et des pens\u00e9es. Vous ne saviez le formuler mais vous le sentiez. Les id\u00e9aux de la modernit\u00e9 ( gagner toujours plus d\u2019argent, acheter une voiture, jouir d\u2019une belle situation, d\u2019une bonne r\u00e9putation, s\u2019ins\u00e9rer socialement, \u00ab avoir \u00bb des enfants, bref avoir une vie moralement, socialement et politiquement correcte) ne suffiraient pas \u00e0 faire sourire les kids du si\u00e8cle \u00e0 venir. Malgr\u00e9 les pressions consid\u00e9rables du monde des adultes, les clich\u00e9s n\u2019ont pas encore r\u00e9ussi \u00e0 recouvrir totalement les parois de votre petite caverne, il reste encore une petite lueur de magie qui fragilement, timidement, y projette ses r\u00eaves d\u2019enfant. Certes, l\u2019espace d\u2019expression du peuple des arbres, des ours et de vos tribus aux langues impronon\u00e7ables, se voit consid\u00e9rablement restreint. On vous somme de sortir de votre caverne. On vous persuade que toutes vos pens\u00e9es ne sont que fantasmagories d\u00e9pourvues de fondement objectif, qu\u2019elles ne correspondent en rien \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 l\u2019existence sens\u00e9e. Mais au fond, qu\u2019est ce que l\u2019existence sens\u00e9e, la r\u00e9alit\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9 ? Personne ne semble se poser la question. Tout cela semble aller de soi. Mais pour vous pas. Et si \u00ab La v\u00e9rit\u00e9 \u00bb n\u2019\u00e9tait qu\u2019une construction ? Et si \u00ab La r\u00e9alit\u00e9 \u00bb n\u2019\u00e9tait qu\u2019une invention ratifi\u00e9e \u00e0 la majorit\u00e9 ? Et si la rationalit\u00e9 o\u00f9 ce que l\u2019on nomme existence sens\u00e9e n\u2019\u00e9tait qu\u2019une fa\u00e7on comme une autre de se rapporter au r\u00e9el et de le d\u00e9couper ? Tout n\u2019aurait-il pas pu \u00eatre autrement. Et si tel est, alors pourquoi votre fa\u00e7on de voir, votre langage mais aussi celui des ours, celui des for\u00eats, de l\u2019ange Damiel et des tribus aux langues impronon\u00e7ables n\u2019auraient- ils pas aussi droit de cit\u00e9 dans le monde des hommes ? Et Pourquoi, au fond, ne serait ce que le monde des hommes, et pas aussi celui des planctons, des volcans, et des tigres blancs ? N\u2019y aurait-il qu\u2019une existence sens\u00e9e et non autant de sens \u00e0 l\u2019existence qu\u2019il n\u2019y a d\u2019\u00eatre vivant qui en d\u00e9ploie les myst\u00e9rieux chemins ? Voil\u00e0 un aper\u00e7u de ce qui vous probl\u00e9matise alors\u2026 Mais votre conscience est vacillante, ce qui monte \u00e0 la surface redescend aussit\u00f4t pour dispara\u00eetre dans le sans fond. Vous aspirez \u00e0 de la consistance. Vous voulez que ces \u00e9tincelles de conscience ne s\u2019\u00e9teignent pas aussi vite qu\u2019elles ne sont n\u00e9es, et que tout cela demeure sans cons\u00e9quence\u2026Mais les pr\u00e9occupations humaines reprennent vite leur place et il faut faire un choix : il faut d\u00e9cider maintenant de ce que sera votre vie demain. Click,clock. Click,clock. Le temps temp\u00eate \u00e0 vos tempes. Alors, vous lancez les d\u00e9s \u00e0 l\u2019infini. Vous jetez un mot, un mot qui, parmi tous les mots, br\u00fble d\u2019une lumi\u00e8re inexpliqu\u00e9e. Vous lancez le mot: PHILOSOPHIE. C\u2019est que ce mot semblait charg\u00e9 d\u2019un myst\u00e8re aussi grand que celui dont rev\u00eatait \u00e0 vos yeux la vie. Ce mot semblait libre de tout r\u00e9f\u00e9r\u00e9, il n\u2019\u00e9tait l\u2019ami de personne. Lors de ces assembl\u00e9es satur\u00e9es de mots, sa seule apparition suffisait \u00e0 d\u00e9ployer le silence, \u00e0 stimuler chez l\u2019autre une mise \u00e0 distance, \u00e0 restituer \u00e0 la plus profonde solitude celui qui se voyait charg\u00e9 d\u2019en exhaler l\u2019essence. Un de ces mots qui semblait encore d\u00e9tenir un pouvoir hautement magique.<\/p>\n<p>Mon immersion dans la philosophie universitaire fut \u00e0 la hauteur de mes bouillonnements existentiels. Perte de tout rep\u00e8re, violence de la pens\u00e9e qui ne s\u2019enfante qu\u2019\u00e0 l\u2019arrach\u00e9e, mise en examen de la doxa, confrontation \u00e0 l\u2019impensable, rigueur de la lecture et de la cr\u00e9ation des concepts. Cette cruaut\u00e9 sans complaisance dans l\u2019apprentissage de la philosophie fut l\u2019\u0153uvre d\u2019un professeur, Pierre Verstraeten. Ce philosophe avait le don de passer o\u00f9 personne ne passe. L\u00e0 o\u00f9 deux pics de pens\u00e9e se tenaient dans une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 radicale et o\u00f9 seule l\u2019ab\u00eeme semblait en assurer le trait d\u2019union, il cherchait les concepts, il cr\u00e9ait le lien qui permettrait d\u2019en effectuer la travers\u00e9e. Il possibilisait ainsi l\u2019impossible. D\u00e9tours dans le temps, sentiers qui bifurquent, mise en examen de l\u2019histoire de la philosophie, extraction de ses devenirs\u2026 L\u2019on se mettait \u00e0 comprendre que la plus belle lumi\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas forc\u00e9ment celle que l\u2019on avait programm\u00e9e d\u2019atteindre, que l\u2019int\u00e9ressant surgit des micros-perceptions impr\u00e9vues, dans les jeux des ombres et des lumi\u00e8res.Que ce qui importe, c\u2019est le chemin que l\u2019on cr\u00e9e, la fa\u00e7on dont on traite le questionnement et non exclusivement la vis\u00e9e de cette fameuse r\u00e9ponse qui mettrait un point d\u00e9finitif \u00e0 la recherche. Que ce qu\u2019il fallait habiter, c\u2019est justement cet entre-deux. Tout cela n\u2019\u00e9tait pas sans danger. L\u2019ins\u00e9curit\u00e9 \u00e9tait permanente. Le risque d\u2019y laisser sa peau, important. Mais aussi, nous apprenions la m\u00e9fiance, la vigilance quant au dogmatisme, aux fast-foods de la pens\u00e9e, \u00e0 la s\u00e9duction que pouvaient exercer sur le philosophe les chants du chaos. Bref, on se pr\u00e9parait \u00e0 soi-m\u00eame construire son navire, \u00e0 choisir son \u00e9quipage afin que l\u2019odyss\u00e9e de notre pens\u00e9e au sein des mers de l\u2019impens\u00e9 ne soit pas une entreprise compl\u00e8tement d\u00e9nu\u00e9e de toute consistance.<\/p>\n<p>Penser est une activit\u00e9 dangereuse. L\u2019\u00e9tudiant en philosophie est un voyageur. Faire des \u00e9tudes de philosophie, c\u2019est comme s\u2019embarquer pour un tour du monde. Chaque philosophie est une contr\u00e9e qui a ses peuples, sa langue, son \u00e9conomie, son climat, son temp\u00e9rament, sa logique, ses alliances, ses dangers, ses pi\u00e8ges, ses maladies, ses transes. Les mondes de Descartes, Kant, Sartre, Platon, Husserl, Gilles Deleuze, Saint Augustin, Saint Thomas d\u2019Aquin, Ludwig Wittgenstein, Friedrich Nietzsche, Michel Foucault. Autant d\u2019exp\u00e9riences de pens\u00e9es diff\u00e9rentes donn\u00e9es \u00e0 vivre \u00e0 l\u2019apprenti philosophe. Bien s\u00fbr, il y a des lieux qui ne vous conviennent pas. Des villes dont on se ne souvient jamais. Des villes qui \u00e9touffent. Il y a celles, au c\u0153ur desquelles, on reste enferm\u00e9 \u00e0 vie, d\u2019autres tellement herm\u00e9tiques qu\u2019on ne parvient jamais \u00e0 y rentrer. Sans doute, cela diff\u00e8re-t-il pour chacun. Il y a aussi des univers si vastes, que l\u2019on vacille au regard de tous les possibles auxquels ils nous ouvrent. Peut-\u00eatre parce que ces philosophies ne n\u00e9gligent pas de laisser certaines portes ouvertes avec ce qui n\u2019est pas exclusivement philosophique, permettant de franchir des fronti\u00e8res et nous apprenant l\u2019art qui nous permettra de cr\u00e9er des passages. Peut-\u00eatre qu\u2019elles nous apprennent \u00e0 penser la diff\u00e9rence et non d\u2019enfermer notre r\u00e9flexion dans un syst\u00e8me de pens\u00e9e clos sur lui-m\u00eame, unilat\u00e9ral et dogmatique.<\/p>\n<p>Pour moi, deux contr\u00e9s philosophiques ont chang\u00e9 le cours de ma vie et m\u2019ont permis de donner une issue viable \u00e0 mes tourmentes existentielles, de faire le lien avec la vie dans tout ce qu\u2019elle a d\u2019impensable et d\u2019intempestif\u2026.La philosophie de Friedrich Nietzsche particuli\u00e8rement son livre Ainsi parlait Zarathoustra , et la philosophie de Gille Deleuze et F\u00e9lix Guattari. Cette derni\u00e8re fut cette onde de choc qui m\u2019accompagne encore aujourd\u2019hui. Onde qui \u00e0 la fois se trouvait au plus proche de ma fa\u00e7on de sentir, de penser, d\u2019exp\u00e9rimenter et \u00e0 la fois au plus loin car le travail de l\u2019\u00e9ducation et des institutions, avec tous ces dualismes et ses pr\u00e9jug\u00e9s, avait quand m\u00eame r\u00e9ussi, apr\u00e8s 18 ans d\u2019acharnement, \u00e0 boucher certaines art\u00e8res, \u00e0 b\u00e9tonner certaines issues, \u00e0 faire vivre dans ma bouche une langue qui n\u2019\u00e9tait ni celle de mes peuples, ni celle de mes plus intimes pens\u00e9es. La lecture des livres de Gilles Deleuze m\u2019arriva \u00e0 la mani\u00e8re de ces bouff\u00e9es de vie et d\u2019oxyg\u00e8ne qui viennent du grand large et qui vous traversent de part en part renversant les remparts dans lesquels vous commenciez \u00e0 asphyxier. Magie op\u00e9ratoire de l\u2019univers de ce philosophe-artiste qui alliant des paysages conceptuels que l\u2019on pas l\u2019habitude de voir se c\u00f4toyer, provoque un basculement du point d\u2019assemblage s\u00e9dentaire de la pens\u00e9e vers un point d\u2019assemblage nomade, vers une logique des devenirs. Certes cette magie op\u00e9ratoire ne va pas de soi. Les contr\u00e9es Deleuzienne se m\u00e9ritent. Il faut y mettre du sien. C\u2019est la t\u00e2che \u00e0 laquelle je m\u2019attelai avec mon m\u00e9moire de fin d\u2019\u00e9tude consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019un de ses ouvrages, L\u2019image temps, cin\u00e9ma 2. C\u2019est que, en parall\u00e8le \u00e0 mes \u00e9tudes de philosophie, je pers\u00e9v\u00e9rai dans mon initiation aux diff\u00e9rents arts qui constituent les ingr\u00e9dients vitaux du cin\u00e9ma. Je ne pouvais vivre ma passion des arts du cin\u00e9ma \u00e0 l\u2019exclusion de mes \u00e9tudes de philosophie. Il \u00e9tait n\u00e9cessaire que mes mondes de cin\u00e9ma puissent venir peupler la philosophie. Tout comme il est n\u00e9cessaire que ma pratique actuelle de l\u2019image se vive dans une rencontre incessante avec mon activit\u00e9 philosophique. Le livre de Gille Deleuze me permit cela car il ne s\u2019agit pas d\u2019un livre sur le cin\u00e9ma, mais avec le cin\u00e9ma. Il ne s\u2019agit pas de l\u2019utilisation par la philosophie d\u2019une discipline hors philosophie, mais d\u2019une alliance avec une autre pratique de penser \u00e0 savoir l\u2019art et ici en l\u2019occurrence, le cin\u00e9ma. Et cela change tout et \u00e0 tous les niveaux. On peut dire que l\u2019on discute sur les mots mais la colonisation d\u2019un autre pays, c\u2019est pas la m\u00eame chose que l\u2019alliance avec un autre pays. Pour Deleuze, penser n\u2019appartient pas plus \u00e0 la philosophie que cr\u00e9er \u00e0 l\u2019art. Et tout au long de ses livres, il n\u2019a cess\u00e9 de multiplier les alliances avec ces autres mani\u00e8res de penser (science, litt\u00e9rature, \u00e9thologie, musique, cin\u00e9ma\u2026.). Avec Gilles Deleuze, on assiste \u00e0 une nouvelle image de la pens\u00e9e. La pens\u00e9e n\u2019est plus qu\u00eate du Vrai, mais devient cr\u00e9ation de v\u00e9rit\u00e9s. La pens\u00e9e ne va pas de soi mais se vit comme un arrachement violent qui toujours nous fait devenir autre. La pens\u00e9e est pleine de failles. Une impuissance \u00e0 penser radicale la travaille. Et cette impuissance, au lieu d\u2019\u00eatre conjur\u00e9e, devient puissance en droit de la pens\u00e9e. Ce penser autrement se produisait aussi dans le cin\u00e9ma avec le surgissement d\u2019un temps lib\u00e9r\u00e9 du mouvement, avec un abandon de la narration v\u00e9ridique, chronologique, pour une affirmation des puissances du faux, puissances des devenirs. Ainsi se nouaient les noces entre une philosophie et un cin\u00e9ma de la vie. Pour moi, cette nouvelle image de la pens\u00e9e rencontrait ma fa\u00e7on, si peu orthodoxe, si peu acad\u00e9mique, si peu rationnelle de cr\u00e9er. Elle rencontrait mes mondes de cr\u00e9ation, et les mondes d\u2019images au sein desquelles j\u2019avais grandi : David Lynch, Andrzej Zulawski, Pedro Almodovar, Wim Wenders\u2026 Il fallait cr\u00e9er les ponts qui leur permettraient d\u2019entrer dans la danse philosophique. \u00c0 cela sont venus se connecter d\u2019autres concepts, d\u2019autres pans de la philosophie deleuzienne et guattarienne, \u00ab les devenirs\u2013femmes, animaux\u00bb, le \u00ab corps sans organes \u00bb, \u00ab la pens\u00e9e du dehors \u00bb. Mais aussi la critique Nietzsch\u00e9enne de la v\u00e9rit\u00e9 et sa philosophie artiste, \u00ab le th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 \u00bb d\u2019Antonin Artaud et celui de Marilyn Manson. Au final, le titre de mon m\u00e9moire devint \u00ab Philosophie ET cin\u00e9ma du dangereux: r\u00e9seaux de r\u00e9sistance, Deleuze, Lynch, Nietzsche, Artaud, Zulawski, Almodovar, Cassavetes\u2026 \u00bb. Ce qui est fabuleux, c\u2019est que tous ces affects v\u00e9hicul\u00e9s par une sc\u00e8ne, incarn\u00e9s par tel ou tel personnage de film, se mettaient \u00e0 danser avec tel ou tel concept de philosophie. Ce qui est \u00e9galement fabuleux, c\u2019est que tout ce qui m\u2019affectait, tout ce qui me probl\u00e9matisait, la violence, l\u2019amiti\u00e9, la mort, la guerre, le meurtre, l\u2019amour, trouva dans la philosophie une terre o\u00f9 commencer \u00e0 s\u2019exprimer. Autant vous dire que cela n\u2019a pas de prix et que cette exp\u00e9rience de vie \u00e0 laquelle je me suis livr\u00e9e corps et \u00e2me d\u00e9passait largement le simple but d\u2019obtenir mon dipl\u00f4me de licence ou une grande distinction. Voil\u00e0 pourquoi, je disais au d\u00e9but que mon engagement en philosophie venait de cet acte particuli\u00e8rement rigoureux qu\u2019est la cr\u00e9ation philosophique. Et que si la philosophie est une philosophie de la vie, l\u2019engagement est un engagement \u00e0 m\u00eame la vie. Tout cela ne demeura pas sans cons\u00e9quence pour ma conscience qui voulut poursuivre plus loin l\u2019exp\u00e9rience de la recherche philosophique. Exp\u00e9rimentation qui d\u00e9bouchera 3 ans plus tard sur un livre intitul\u00e9 La conscience magique . \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je fus chaleureusement encourag\u00e9e par mon jury dans cette entreprise. Je me mis donc \u00e0 retravailler mon m\u00e9moire en commen\u00e7ant par le d\u00e9construire, en me d\u00e9faisant des structures et du style universitaire, tout en en gardant la rigueur et le niveau d\u2019exigence, et toujours en donnant voix \u00e0 ces r\u00e9seaux de r\u00e9sistance. Ce qui changea, entre autres du fait que la cartographie s\u2019\u00e9tendit \u00e0 de nouvelles rencontres, c\u2019est que la langue n\u2019intervint plus comme moyen mais fut le v\u00e9hicule, la porte qui me fit passer ailleurs dans ma conception de la philosophie. L\u2019\u00e9criture est pour moi un art et non un outil pour\u2026. Certains pensent que l\u2019on \u00e9crit pour se trouver, d\u2019autres pour communiquer, pour rendre claire une id\u00e9e, moi j\u2019\u00e9cris et je me perds\u2026 Je quitte le domaine de la r\u00e9f\u00e9rence (\u00e0 un mot- une chose), de la repr\u00e9sentation qui fait tenir arbitrairement le monde \u00ab vrai \u00bb en place. Je touche \u00e0 l\u2019enfance des mots, \u00e0 leur magie, l\u00e0 o\u00f9 le myst\u00e8re n\u2019est pas encore \u00e9touff\u00e9 par la banalit\u00e9 du quotidien, l\u00e0 o\u00f9 le regard est encore \u00e9tonnement, ouverture \u00e0 tous les possibles, ouverture \u00e0 un \u00ab penser autrement \u00bb. Je touche \u00e0 l\u2019enfance de la philosophie o\u00f9 rien ne va de soi, o\u00f9 tout est \u00e0 cr\u00e9er, o\u00f9 se pose le probl\u00e8me de la libert\u00e9, du choix et donc de l\u2019\u00e9thique. Bref, je touche \u00e0 une conscience magique. Conscience magique au sens d\u2019une conscience artiste en r\u00e9sistance \u00e0 une conscience standardis\u00e9e, uniformis\u00e9e, m\u00e9canis\u00e9e, domin\u00e9e par ses peurs et ses int\u00e9r\u00eats, en r\u00e9sistance \u00e0 une culture satur\u00e9e de mots et d\u2019images d\u00e9pourvues de toute magie, devenues outils de propagande et d\u2019asservissement, plus que de lib\u00e9ration et de r\u00e9flexion. Conscience magique qui peut se comprendre aussi dans l\u2019acte d\u2019accueillir en son champ d\u2019exp\u00e9rience, des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9trang\u00e8res l\u2019une \u00e0 l\u2019autre : philosophie, cin\u00e9ma, musique, po\u00e9sie, Dreyer et Marilyn Manson, femme et serpent, homme et volcan, anges et sorciers. La transe de l\u2019\u00e9criture m\u00eal\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation philosophique eut ce pouvoir d\u00e9tonnant de faire affleurer \u00e0 la conscience mes peurs, mes violences ainsi que les alliances qui me permettraient de les canaliser, de donner voix \u00e0 mes tribus et de me m\u00e9tamorphoser \u00e0 l\u2019infini. Cet essai philosophique enfanta l\u2019enfant-philosophe. Un philosophe un peu diff\u00e9rent de ceux qui se fabriquent dans les universit\u00e9s. Un philosophe qui chante et qui danse, et qui pratique les images en compagnie de ses petites tribus, des arbres et des montagnes. Un philosophe pour qui la philosophie est devenue une pr\u00e9cieuse amie.<br \/>\n(1) David Lynch<\/p>\n<p>(2) Wim Wenders<\/p>\n<\/div>\n<\/fieldset>\n<\/div>\n<div id=\"admin-editor\">\n<p><label for=\"subject\">Sujet (*):<\/label><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Athane Adrahane (2006) \u00ab Pourquoi philosopher ? 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